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Virer des employés pour enrichir les actionnaires ?

Les licenciements dans une entreprise, malgré les idées préconçues, ne font pas monter son cours boursier. Ils ont même tendance à le faire retomber.

Petite explication :

Dans les années 90, alors que les entreprises américaines étaient au milieu de ce que le Times a appelé « le downsizing de l’Amérique » un nouveau terme était apparu : la règle des « 7 pourcent ». C’était une formule simple : quand une entreprise annonce des licenciements importants, le prix de son action augmente de 7%. Personne ne s’était particulièrement avisé de vérifier si c’était vrai – c’était une façon simple d’exprimer une idée reçue sur les licenciements : réduire les effectifs fait plaisir à Wall Street. Donc, quand récemment, deux entreprises au cours de bourse faible – Circuit City et Citigroup – ont annoncé des licenciements majeurs, on aurait pu espérer voir leur action monter. Au contraire, le cours de Circuit City a baissé de 4% le lendemain de l’annonce du renvoi de 3400 associés, et l’action de Citigroup n’a pas bougé lors de l’annonce de la suppression de 17 000 postes.

Cela a pu surprendre les dirigeants qui ont planifié les réductions d’effectifs, mais ça n’aurait pas dû. Depuis 10 ans, beaucoup d’économistes ont étudié l’effet des licenciements sur les cours d’actions, et ils ont constaté que la « règle des 7% » était totalement fausse. Au lieu de monter considérablement, l’action des entreprises qui réduisent leurs effectifs a de bonnes chances de baisser. Une méta-étude récente a étudié des recherches portant sur de nombreux pays, couvrant des milliers d’annonces de licenciements, ont conclu qu’en moyenne, les marchés avaient une réaction significativement négative » aux suppressions d’emploi. Certaines entreprises, bien évidemment, voient parfois le cours de leur action monter après l’annonce de licenciements, mais rien ne montre que les réductions d’effectifs sont un succès auprès des investisseurs. Cela ne veut pas dire que Wall Street est devenu gentille – on s’y préoccupe toujours des profits, pas des gens. Mais les investisseurs semblent comprendre que moins de personnes ne signifient pas toujours plus de profits. (…)

Si le bilan des licenciements dans l’amélioration de la performance des entreprises et du rendement pour les actionnaires est si médiocre, pourquoi les dirigeants les trouvent-ils si tentants? Une raison de l’avis des dirigeants sur le downsizing est le biais de la saillance : la tendance à donner un poids excessif à quelques exemples notables (« …) Le fait que le travail de dirigeant soit de court terme, avec la pression pour fournir des résultats rapidement, n’aide pas (…) En plus de cela, un dirigeant a des chances de considérer les licenciements comme une solution parce que c’est ce que tout le monde fait. (…) récemment, le downsizing est devenu moins une réponse aux désastres qu’une stratégie par défaut, composante d’une tendance inexorable à réduire les coûts. (…).

Réduire les coûts n’est pas un mal, et dans une économie dynamique, les licenciements seront nécessaires. Le problème aujourd’hui, c’est que trop d’entreprises définissent les salariés uniquement en termes de ce qu’ils coûtent, plutôt qu’en termes de valeur créée. C’est compréhensible, après un plan de licenciements, il est plus facile de mesurer des coûts salariaux réduits que de voir les contrats que l’entreprise ne signe pas parce qu’elle a trop peu de vendeurs, ou les nouveaux produits qu’elle n’invente pas parce que ses effectifs de R&D sont trop faibles. Ces opportunités gâchées sont peut être difficiles à mesurer, mais à long terme, elles ont un impact important sur la performance. Si l’on en juge par les réactions aux annonces de licenciements, le marché des actions l’a compris. Il serait temps que les dirigeants d’entreprises le comprennent aussi.

James Surowiecki, journaliste au New YorkerSource : The New Yorker

Traduit de l’anglais par Alexandre Delaigue, créateur et animateur du blog d’éconoclaste

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Non, la Mondialisation n’est pas coupable !

Nous entendons constamment dans les discours de nos politiciens, dans les ouvrages économiques à succès, ou dans la bouche de la majorité de nos concitoyens que le commerce international est une guerre économique où les individus se doivent d’être les plus efficace par rapport aux autres pays sous peine d’être définitivement mis hors circuit et plongés dans la misère la plus totale.

Paul KrugmanPaul Krugman, économiste liberal[1] américain (professeur d’économie à l’Université de Stanford, après avoir enseigné au Massachussets Institute of Technology), s’insurge et met en garde le lecteur contre ces idées reçues répandues par ceux qu’il nomme les « internationalistes pop » ; des économistes qui « présentent une vision du monde faussée du commerce international, à savoir que le commerce international est le terrain sur lequel les états se livrent une compétition à somme nulle » (ou les gagnants obtiennent des richesses au détriment des perdants) et qui ne tiennent pas compte des enseignements fondamentaux, ceux élaborés par David Ricardo et David Hume.

Krugman a bien compris que peu sont les étudiants qui suivront un enseignement avancé en économie, et c’est pourquoi il leur consacre un chapitre spécial, où il présente l’essentiel de ce que doit connaitre l’étudiant pour être capable de démystifier les hérésies courantes à propos de la mondialisation. Le but essentiel étant que l’étudiant puisse participer au débat public en ne tenant pas de propos surréalistes et en exerçant son esprit critique.

Krugman reprend certains de ces mensonges (les 6 inepties les plus répandues) en les synthétisant en un discours qui aurait très bien pu être celui d’un « internationaliste pop » :

Pour commencer, j’aimerais reproduire une citation typique sur le sujet de l’économie mondiale (ne tenez aucun compte pour l’instant des chiffres) : « il faut définir un nouveau paradigme économique parce que l’Amérique est aujourd’hui d’une économie véritablement mondiale (1). Pour conserver son niveau de vie actuel, l’Amérique doit aujourd’hui apprendre à soutenir la concurrence sur un marché mondial de plus en plus difficile (2). C’est pourquoi il est devenu essentiel d’obtenir que la productivité et la qualité des produits soient maintenues au niveau le plus élevé possible (3). Nous devons orienter l’économie américaine vers les secteurs à forte valeur ajoutée (4) qui créeront les futurs emplois (5). Et la seule façon de devenir compétitif dans la nouvelle économie mondiale est de forger un nouveau partenariat entre le gouvernement et le monde des affaires (6).

 

1. L’auteur réfute cette idée et nous explique que le commerce mondial fonctionne sur les mêmes bases que le commerce national. En d’autres termes, affubler le commerce de l’adjectif « international » ne change pas la nature du commerce, ses principes restent les mêmes. De plus, il revient sur l’exagération attribué au commerce international ; dans la réalité, les échanges internationaux ne représenteraient qu’un huitième de la production américaine, deux tiers de la valeur ajoutée américaine restant des biens et des services non exportables

2. Cette sottise serait la plus répandue par des auteurs qui oublient trop souvent l’héritage de Ricardo; et elle serait aussi la plus tenace. Les individus échangent leurs biens car ils possèdent un avantage comparatif [2] dans la production de ces biens. L’exportation des produits par le commerce international n’est qu’un moyen qui leur permet d’importer des biens et des services étranger à moindre coût. Il ne s’agit pas d’une compétition à somme nulle ici, mais d’échanges pour le plus grand bénéfice des consommateurs.

3. Ici les « internationalistes pop » se leurrent sur l’utilité réelle d’une productivité élevée. Krugman les contredit en rappelant que, certes, une productivité forte est un bienfait pour la société, mais non pas parce qu’elle permet de soutenir la concurrence face aux pays étranger mais plutôt parce qu’elle offre la possibilité aux individus de produire plus et donc de consommer plus. C’est-à-dire que ce que gagne un pays à commercer, c’est la possibilité d’importer ce qu’il a besoin. Il n’y a pas de lien de causalité entre la deuxième phrase et la troisième phrase, la locution « c’est pourquoi » n’a pas lieu d’être. Il exprime à travers un exemple que la productivité des pays étrangers ne modifie en rien (ou très peu) la productivité de l’économie nationale.

4. Pour les « internationalistes pop », il n’existe pas « des » secteurs à forte valeur ajoutée, mais bien une quantité ciblée et restreinte de secteurs attractifs auquel il est impératif de consacrer toute son énergie. Or dans la réalité que Krugman nous présente, les secteurs à forte valeur ajoutée sont très relatifs entre les pays et dépendent de la spécialisation de ces pays. Il n’y a pas de secteurs à forte valeur ajoutée déterminés à l’avance. Un pays A qui possède un avantage comparatif dans la production d’un bien X signifie qu’il est capable de le produire à un coût relativement moins élevé qu’un pays B qui ne possède pas le même avantage comparatif dans ce bien. C’est cet avantage comparatif qui augmente la productivité et donc les salaires. Le pays B n’a aucun intérêt à produire le bien X car il n’est pas spécialisé dans la production de ce bien, sa productivité est donc faible, et donc la valeur ajoutée dégagée dans la production de ce produit sera elle aussi faible.

5. Cette affirmation n’est malheureusement pas uniquement admise par les protectionnistes, mais aussi par beaucoup d’adeptes du libre-échange ; celle qui dit que le commerce international à des effets sur l’emploi. Les premiers pensent que le « laissez-faire, laissez-passer » détruit des emplois nationaux à cause d’une « concurrence déloyale » tandis que les seconds jugent le protectionnisme mauvais en soutenant le discours contraire (le protectionnisme limite l’activité économique et donc l’emploi). Cependant, aucun des raisonnements précédant n’est vrai, car le commerce international n’a que très peu d’effets sur le niveau de l’emploi; celui-ci dépend avant tout de la demande globale à court terme (c’est-à-dire de la consommation des ménages et de l’état, de l’investissement) et du taux naturel du chômage a long terme. Les politiques micro-économiques, comme les taxes tarifs douaniers, n’ont qu’une faible incidence nette sur le volume de l’emploi.

6. Les « internationalistes pop » ne réalisent pas que les entreprises ne se concurrencent pas seulement au niveau international mais aussi à l’intérieur d’un même pays. Les subventions étatiques permettront à une entreprise d’écouler ses produits à un prix artificiellement bas mais cela se fera toujours au détriment du consommateur à qui on a prélevé l’argent des impôts pour permettre la subvention, et de l’entreprise nationale qui ne bénéficie pas de cette subvention. Ces mesures portent atteinte au principe de libre concurrence et avantagent quelques intérêts particuliers au préjudice des consommateurs.

Brevitatis causa, Paul Krugman prévient les étudiants contre les sophismes du commerce international, en fournissant un court et pertinent plaidoyer sur le libre-échange, simple à comprendre sans pour autant être simpliste, nous laissant en mémoire que le discours populaire sur la « compétitivité » n’a aucune cohérence et est à terme destructeur de valeur.